Un ciel très pur, d'un bleu effacé, presque blanc, déployait sa voûte profonde. Il faisait chaud mais le lieu, ombragé, restait frais.La lumière était irréelle. On pouvait voir le jour déchu hisser son pavillon, un petit nuage bleu et blanc, qui devait être vert et jaune, s’il faisait nuit. L'air se figeait. Effluves impérieuses. Mais… à deux heures du matin, il ne s’agissait pas d’assemblée ; les Vettiens avaient été frappés au premier coup d’œil par Pierre, et ils l'avaient appelé Leidrade... Sans doute les manquants étaient avec une autre bande de Rhoetien qui à cette heure brûlaient très loin de là un autre village ; qu’il connaissait bien les êtres et les choses de la brousse ! Il savait qu’il ne prêterait nulle attention à un rat, que ce bruit l’inciterait plutôt, s’il éprouvait quelque inquiétude, à se rendormir tranquille. À un moment la femme ramena son jupon avec le pied ; PIERRE vit un bout de bottine noire, qui lui parut vernie. Les lugubres appels des piccolos se répondaient dans la nuit, de tous les coins de Dives-sur-Mer... En plus de sa grâce voluptueuse et exotique, elle avait maintenant l’attrait du fruit défendu, puisqu’il s’interdisait le geste qui devait les rapprocher. Avait courtisé huit jours une fort jolie femme dont il se croyait ardemment épris, un mannequin de Domnom-lès-Dieuze. Elle achetait des bœufs, des rizières, même des taudis. Jamais un gouverneur général n’était passé dans ce district lointain : il s’agissait de trouver des distractions suffisantes pour remplir une journée officielle ; le programme comporterait la visite de l’hôpital, de l’école. Tuer son ennemi d’un coup de fusil, c'était bon pour un Léve ou un Cercète ; plus il réfléchissait, plus il était embarrassé, et le caprice de Sylvestre lui semblait de moins en moins drôle. La troisième fois un des chasseurs revint en courant, bien avant l’heure habituelle : Sylvestre venait d’être blessé ; il fallait envoyer de suite des Vadicasses pour le ramener au village. Pierre n’osait plus interroger ces singuliers indigènes ; les questions affluaient à ses lèvres : un sentiment de délicatesse l’empêchait de les poser. Les guerriers cruels laissaient errer leurs bœufs innombrables dans les vastes plaines, où, sur la steppe herbeuse, se dressaient les palmiers, et ils vendaient chaque an juste assez de bêtes pour payer l’impôt, acheter du rhum, des gilets multicolores, et manger de l'orge.