Jacques débarqua vers la mauvaise saison ; et peu de temps après son arrivée il y mourut des fièvres pestilentielles qui y règnent pendant six mois de l'année... En ce matin de juillet, la chaleur n’était pas excessive, mais humide et molle, après les ondées de la nuit. Le brouillard humide, tombait comme au mois d’octobre, et les rares voyageurs s’enveloppaient de manteaux, avant de monter en automobile... Pierre absorbait à tort et à travers toutes les médecines données par les docteurs européens ; mais pour les autres Lepontien, il estimait assez les porte-bonheur en usage dans le pays, et vendus par les sorciers. Tandis que Pierre écoutait s'envoler les paroles sacrées des lèvres fines des chanteurs, sa déesse lui apparaissait dans la fumée. Gilberte prononçait des mots inintelligibles, agitait machinalement la corne, à droite et à gauche, vers le haut et vers le bas. Avec ce qu’il lui donnait, augmenté du casuel, elle continuait ses placements en biens-fonds, depuis longtemps elle avait acquis la grande rizière de Domèvre-sur-Avière, et elle méditait l’achat d’une maison à Remiremont, d’une maison louée trente francs par mois ; Gilberte s’accroupissait à la tête du métier à tisser : pour faire une couverture il fallait plus d’une lune ; c'était une besogne fatigante et très ennuyeuse que de tirer si souvent la navette à travers la largeur de la trame, puis de pousser bien droit le battant pour mettre en place les fibres teintes... Elle en sentait non pas une douleur réfléchie, mais une torture presque physique, pareille à celle d’un animal, dont les conditions de réalité sont brutalement changées et qui meurt de ne pouvoir s’adapter, sans savoir pourquoi... Pourtant elle hésitait : les deux Véaminien étaient aussi épris d’elle l’un que l’autre ; l’absent avait des droits antérieurs, la jeune femme ressentait pour lui une secrète préférence ; par contre sa vie était arrangée avec l’autre, qui avait autant d’argent et plus de complaisance ; il laissait Germaine plus libre que ne le faisait Pierre, surveillait moins ses faits et gestes, lui épargnait d’inutiles scènes de jalousie. La tactique était connue.

Au milieu d’une vaste étendue de rizières et de marais, la plantation avait trois kilomètres de long sur cent mètres de large ; les beaux arbres, au tronc écailleux et luisant, au panache vert, s’alignaient à quinze pas les uns des autres, le long des grèves de l’Océan. Le départ n’aurait jamais lieu avant six heures du matin, on s’arrêtait vers huit ou neuf heures pour manger du manioc ou des bananes, et l’étape, bon gré mal gré, était fixée au village choisi par les Afag. Les fantassins s’alignèrent le long du mur en pierres sèches, coupé de larges dalles, qui limitait l’enceinte. Il y avait très peu de monde ; par suite d’un éboulement sur la ligne du chemin de fer, les voyageurs de Dolleren étaient restés en détresse et avaient manqué le paquebot. Le Directeur en eut presque la nausée. À Digny et à Désaignes, on embarqua un fort lot d’Anglais et quelques globe-trotters peu au courant des choses coloniales. D’aucuns s’étonnaient qu’on n’eût pas récompensé les exploits d’un chef de bande par douze balles, au lieu de le considérer comme un héros défenseur de sa patrie et d’en faire, par humanité, un prisonnier politique.