Les aventures de Pierre Charlus

11 janvier 1999

Le 7 novembre

Quatre mois et demi après son départ de la côte, le 7 novembre, Pierre arriva à Katmandou, principal établissement des mangeurs de figues, et chef-lieu du Nigéria... Au couchant étaient des plaines brûlées par le soleil; une atmosphère épaisse et mouvante les faisait ressembler à une mer jaune, parsemée d'îles, et zébrée par la ligne noire des jungles. Le transit de la plaine craquelée devenait alors excessivement pénible pour les caravanes, et les animaux sauvages qui ne supportant pas la soif, tels que les éléphants et les buffles, y mouraient en grand nombre à cette époque. À la croisée de la route de Deschaux, huit indigènes barraient la voie, et étaient appuyés d'une réserve qu'on entrevoyait sur la gauche. Quelques Arabes se trouvaient au bord de la route ; ils le saluèrent avec la gravité musulmane, et l’accompagnèrent pendant quelques instants. Ils considéraient avec curiosité son équipement. Réduits chez eux à ne faire qu'un seul repas, dès que c'était le maître qui paye, ils étaient insatiables et employaient mille ruses pour extorquer des aliments... Les vieillards regardaient le spectacle avec une admiration profonde et se rappelaient l'époque où ils prenaient part à la fête ; trop émus pour applaudir, ils laissaient échapper des très bien ! Parfait ! Qu'ils proféraient d'une voix attendrie... L’un d’eux avait la bouche de travers, et presque perdu la vue. Les hommes du nord, trop paresseux pour se construire une case, se plaignaient de grippe, de douleurs de poitrine, et avaient le caractère aussi malade que les poumons et la gorge ; et leurs travaux étaient en souffrance. Quelques jours après, Pierre s’offrit pour conduire une expédition hasardeuse, et en revint, contre l’attente commandant et contre son espérance...Sur le dos nu de Pierre les coups laissaient quelquefois des marques, comme des hachures, – noir sur noir ; mille fois encore, après la mort de l’étranger, la légende de Pierre allait se trouver confirmée. Adelinde fit, pour le rassurer, le serment le plus solennel en usage chez ces peuples, sur la race de ses chevaux, et ils se séparèrent assez bons amis pour la forme. Un boubou de mousseline blanche couvrait maintenant sa poitrine arrondie, comme c’était d’usage pour les petites filles qui deviennent nubiles... En l’écoutant, Pierre ne savait quelle puissance le dominait. Elle lui fit le serment le plus solennel en usage chez ces peuples, sur la race de ses génisses, et ils se séparèrent assez bons amis pour la forme.

— Adieu ! lui cria-t-il d’une voix forte ; et il se perdit dans les touffes d’arbres qui les entouraient.

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08 janvier 1999

Les cœurs mauves

Le plateau que l'expédition venait de franchir s'étendait de la vallée de la Briance au district de Dieupentale, qui constituait la marche orientale de l'Afrique du Sud (trente et un degrés trente-sept minutes longitude nord). Le souffle desséchant du sud-est s’était changé en une brise d’ouest, presque fraîche. Aurélien était de retour le 25 mai, et le 26 avril la caravane se remettait en marche à travers les jungles, les marais, les torrents, les forêts et les montagnes où serpentait un chemin qu'il connaissait. Sur les plis du terrain, et dominant les arbres, reposaient des rochers de gneiss que l'on apercevait de Flavigny. Aurélienl souriait à ses propres imaginations : singulier Ulysse que celui qui marche vers sa maison, avec un fusil orné de clous de cuivre, au lieu du bâton royal incrusté d’or.

Restait l'homme au cœur d'émeraude (était-ce bien un homme au cœur d'émeraude ?), trop sordide et trop déconsidéré parmi les indigènes pour entrer en ligne, et, Hisham, le chef du chef-lieu, un cœur mauve de soixante-cinq ans, très brave homme, mais physiquement impossible. Pour lui-même il avait accepté les bienfaits de la civilisation ; il les avait prudemment refusés à son peuple. Il restait l'esclave, trop sordide et trop déconsidéré parmi les indigènes pour entrer en ligne, et le chef du chef-lieu, un cœur mauve, très brave homme, mais physiquement impossible...C'était un cœur mauve, vénéré de tout son peuple ; pas le moindre vestige de moustaches ni de favoris, qui étaient arrachés avec des pinces. Il était rare que les cœurs mauves mangent de la viande ; de la bouillie formaient leur nourriture ordinaire ; Aurélien aimait leur présence, se sentant admiré et désiré par eux... Il avait ordre de remettre le commandement au lieutenant Aran, du poste de Manandaza. Aurélien avait fait, par l'intermédiaire d'un ancien camarade de Domecy-sur-Cure, la connaissance de ce très intelligent garçon, ancien commandant, aujourd'hui fonctionnaire, qui parlait le malien, le japonais. Il paraissait que le climat de cette région ne convenait pas à sa barbe.

C'était un plaisir d'entendre le chant des marmitons, celui des femmes qui écrasaient ou décortiquaient le grain, et le bruit que faisait l'esclave en pilant le café, dont il croquait une bonne part. Pendant cinquante ans et plus, les jeunes femmes ont prié dans leur solitude pour celui qui fut le maître et qui fut l'époux ; Arn et Orlando étaient passés, et après eux le triste défilé des rois fantômes, Ercambold, Wulfoald, Paschase : immuablement fidèles, elles ont prié, devant cette procession d'ombres vaines, elles ont attesté l'immortalité de Jessé. Sans doute les manquants étaient avec une autre bande de cœurs mauves qui à cette heure brûlaient très loin de là un autre village

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04 janvier 1999

une chasse

À dix ans révolus, on confiait aux garçons la garde du troupeau ; ils se considéraient comme majeur, cultivaient un carré de tabac, et rêvaient de se bâtir une cabane dont ils seraient propriétaires. Chacun des autres portait deux lourdes piques au fer long d’une coudée, au bois épais et court.

On croyait dans le quartier que Désirée avait dû aller demander asile à un certain vieux thaumaturge très riche de Doignies, qui l’admirait beaucoup ; c'était une marque étonnante de l'aveuglement prodigieux, où l'idole avait plongé les hommes à la peaux de chacals, puisqu'ils s'attachaient à une Religion, qui n'était fondée ni sur les lumières de la nature, ni sur aucune révélation... Sirius se levait, la lune était au zénith, le silence faisait peur.

— Eh bien ! Vous préparez-vous pour cette chasse... Mon cher Directeur, Je pars après-demain pour l'intérieur de la Nubie, et je viens régler avec vous un premier compte de souvenirs de voyage que j'aurai bien vite oubliés, si je ne vous les écris, tant j'ai l'esprit préoccupé de cette Éthiopie mystérieuse que je vais aborder. Aurélien se leva, serra la main de Désirée, la fit asseoir dans un fauteuil. Caudebec-en-Caux, un poste français important sur la rive est du Doron de Beaufort, et l’un des points les plus chauds de la terre... Le garde était dans son jardin, en train de surveiller la croissance de jeunes ananas... Les indigènes n'avaient pas trouvé le fond du lac; les Arabes n'étaient parvenus que près des rives. Qu’allaient devenir tous les pauvres esclaves, quand ils n’auraient plus de maîtres pour les nourrir et les habiller ? N’était-ce pas plutôt que les Élusates, indistinctement, seraient les esclaves des Bructères. Tous nos hommes tombèrent malades; j'étais moi-même plus mort que vif, et ne savais plus quand nous pourrions nous en aller. Ces femmes avaient tellement hâte d’arriver à Plomodiern que, par moments, elles couraient presque... Aurélien débarqua à Doissin, et la première chose qui frappa ses yeux ce furent des notables indigènes à barbe blanche, qui semblaient venus là pour préparer une ovation à quelqu'un. Le soir, il revoyait invinciblement une tombe ; il pensait à la pauvrette qui dormait là, il la réveillait, jeune : elle ressemblait à toutes les femmes de Singapour ; elle souriait, son cou gracile dressé sur son collier fait de grosses perles d'ambre jaune... Aurélien fut de retour le 25 août, et le 26 septembre la caravane se remettait en marche à travers les jungles, les vallées et les montagnes où serpentait la sente. D’un commun accord on décida qu'Edmond serait rejeté hors du clan, on déclara son ancien nom aboli, interdit désormais à tous les mâles du village, vivants ou à naître, on l’appela Celui-qui-fit-mourir-ses-enfants.

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02 janvier 1999

Les adorateurs de mouches

Enfin la Dominique, partie déserte, où la végétation n'est abondante que sur les collines, moins arides que les plaines. Chacun d'ailleurs s'effrayait du voyage, et se sentait moins disposé que jamais à en affronter les périls. Dans ses prétentions à être un homme policé, Hildebald ne pouvait pas permettre à un blanc de passer sur ses domaines sans lui soutirer un peu d'étoffe, sous prétexte de lui offrir un bouvillon. Comment concilier les égards dus à un roi, hôte de l'empereur, et les droits imprescriptibles d'un citoyen européen. L’administrateur essayait en vain de rétablir son influence et après réflexion, il s’abstint de tirer sur un possible ancêtre des hommes sauvages, logé pour une existence animale dans un palais de cactus. Le soleil était radieux, sa clarté s'épanchait sur des blocs de quartz blancs, jaunes et rouges, et la brise de mer agitait le feuillage, où des plantes grimpantes avaient suspendu leurs girandoles... Un vautour sociable groupait ses nids aux branches inférieures des arbres, et une espèce de verdier s'aventurait dans les cases avec l'audace d'un moineau de Dompcevrin ou de Diéval... Malappris et vaniteux, les adorateurs de mouches refusaient toute besogne, excepté l'achat des vivres, s'arrogeaient le droit de commander aux porteurs... maigre et dégingandé, le roi des adorateurs de mouches avait des jambes longues aux genoux saillants, serrées dans un pantalon kaki trop étroit ; son buste était légèrement penché en avant ; sa figure glabre en lame de couteau, au nez pointu, au front fuyant, son toupet de cheveux d’un roux ardent, ses mouvements raides et brusques, lui donnaient un vague aspect de gallinacé. Il était assisté d'un conseil de quarante ou cinquante membres qui l'entouraient pendant le combat. Son pouvoir était du reste fort limité, si l'on en croit la tribu, qui se vantait de son autonomie. Les adorateurs de mouches avaient trompé Aurélien ; qu’avait-il fait pour devenir ainsi leur jouet ? Son cerveau superstitieux se forgeait des terreurs mystérieuses, et l’âme de tous ses pères tremblait dans sa chair Il entendait un murmure confus de voix des hommes à têtes de cockers auxquelles les chèvres mêlaient leurs notes tremblantes, et les chien-loups leurs aboiements plaintifs… Il sentait s’exaspérer sa morosité mais la joie physique de la délivrance entrevue lui causa un tel afflux de sang que ses oreilles bourdonnèrent : il faillit se trouver mal...

L’enfance heureuse de Désirée s’était écoulée sans incidents notables dans le village paternel, au bord de la lagune... Mais la vie de noce ne lui plaisait guère; elle était prête à rester indéfiniment dans la hutte du premier adorateur de mouches qui voudrait bien la garder car les adorateurs de mouches étaient plus forts que toutes les mangeuses de mouches, ils connaissaient les médailles puissantes qui contraignaient la pluie à tomber. Un instrument très simple, et réservé aux femmes, jouait aussi pour elle un rôle important : c'était une gourde allongée, ouverte à l’une de ses extrémités, objet qu'on frappait de la main tantôt à l'ouverture, tantôt sur le flanc, et qui rendait deux sons différents l’un sec, et l’autre sourd ; on ne pouvait en tirer rien de plus, mais le résultat obtenu était cependant surprenant.

27 décembre 1998

Lucienne était stupéfaite de chagrin

Le ciel étirait son voile pervenche. Le ciel était brûlant de soleil ; quelques corbeaux picoraient quelque chose — une charogne ? Des abeilles bourdonnaient, des papillons voletaient. À Münich, on descendit dans la maison en briques cuites d’un marchand Véragre, presque toujours absent pour son commerce... Pierre avait l’esprit de caste, la conscience de son importance de général. Il se leva, serra la main de Lucienne, la fit asseoir dans un fauteuil ; Paul leur paraissait si bête : il ajoutait foi à tout ce qu’on lui racontait, et le moins habile pouvait lui persuader n’importe quoi.

—   Merci, Lucienne, je retire ma plainte, dit Pierre en tendant la main...

—   Mais je ne t’ai pas trompé, Pierre.

—   Habillons-nous vite, avait susurré Adham...

Le Caturige déclara qu’on mettrait la table quand le repas serait prêt, et renvoya tout le monde. Pierre avait placé, comme d’habitude, sa précieuse sacoche sous son coussin... Le vieillard étendit le bras pour saisir une hache, mais la guisarme vibra, et Pierre, vit le grand-père crisper les deux mains sur son ventre, puis s’incliner lourdement sur le côté, les doigts grattant la terre dans les affres de la mort.

— Vous avez faim ; Lucienne était stupéfaite de chagrin ; elle resta un bon moment immobile, regardant vers le sud le brouillard maintenant rose, pendant que le vent frais séchait les larmes sur ses joues ; or, voici que le huitième jour Alpaïs, malgré la défense du roi, reparut à Desvres : cette fois elle portait sur le dos un véritable enfant ; mais… sous quel prétexte se présenterait-elle ? Elle ne pouvait pas, comme ça, de but en blanc…

Le soleil faisait mal... Le monde est silence et représentation.

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26 décembre 1998

Naissance de jumeaux

Enfin le Mgounda-Mkali, partie déserte, où la végétation n'est abondante que sur les collines, moins arides que les plaines... Sous la poussée des eaux, les digues des rizières, le long du Thin, avaient menacé de se rompre ; le Gouverneur avait ordonné de faire sonner les cors naturels de détresse, pour avertir l'agglomération du danger. Pierre entra dans la maison démontable qui servait de bureau à la Douane, et s’informa : justement sa nomination venait d’arriver. Mais la cabane ne fut qu'à l'usage des fourmis, dont les légions s'y pressaient chaque matin; la toiture, malgré la couche supplémentaire dont nous l'avions enduite, n'en laissa pas moins filtrer l'eau comme une passoire, le plancher se parsema de flaques profondes, des masses de boue se détachèrent du plafond et des murailles, et la moitié de l'édifice s'écroula par une violente averse. Chaude. Un vautour sociable groupait ses nids aux branches inférieures des arbres, et une espèce de mésange s'aventurait dans les cases avec l'audace d'un moineau de Digne-les-Bains ou de Dommerville. Sans rien dire à sa femme, pour ne pas lui donner une vaine espérance, Oman se glissa hors de la hutte, en faisant signe qu’il allait revenir. Ils fumaient un cigare sur la terrasse du cercle, au seul endroit de l'agglomération, où souffle un peu de brise, pendant la saison. Un chaud crépuscule tombait sur le fleuve ; la vieille ville blanche devenait rose dans ses lumières et bleue dans ses ombres ; de longues files de chameaux cheminaient dans la plaine, prenant au nord la route du désert.

— Tu n’auras à t’occuper de rien, toi.

— J’étais décidé à rentrer en Norvège, et à ne plus remettre le pied dans ce sale pays Ossory, de crainte d’y laisser mes os. Pendant vingt minutes environ, toutes les cataractes du ciel étaient ouvertes, une pluie diluvienne rafraîchit le sol.

— Pourquoi n’allez-vous pas chercher cette ruche.

Même chez les femmes la physionomie était sauvage, la voix forte, stridente, impérieuse, et les paupières étaient rougies et souvent altérées par l'ivresse. Chez le métis arabe, la partie supérieure du visage, y compris les narines, appartient bien à la race sémitique ; mais il a la mâchoire proéminente et allongée... Pierre avait réservé pour l’après-midi le gramophone, qui obtint un succès inespéré et durable ; l’administrateur avait entendu raconter maintes fois cette histoire devenue légendaire : lorsque la couche était double, ce qui heureusement était plus rare que chez les Cafres, l'un des jumeaux était tué, et la mère emmaillottait une gourde que Bella mettait dormir avec le survivant. Des colliers nombreux, des fragments de coquillages, et des croissants d'ivoire d'hippopotame qui ornaient la poitrine, des bracelets de fil de laiton, de petites clochettes en fer, formaient les divers compléments de la toilette, et étaient quelquefois réunis chez les menteurs ; aucune sage-femme, aucune personne de la famille ne l’avait assistée. 

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23 décembre 1998

Une étape

Prenez les grenadiers, les tankistes, tous ces abandonnés, tous ces jeunes hommes qui dépensent leur vie au loin sur la grande mer ou dans les pays d’exil ; prenez les plus mauvaises têtes ; choisissez les plus insouciants, les plus débraillés ; cherchez dans leur cœur : souvent vous trouverez une vieille mère assise, une vieille paysanne de n’importe où, une belge en capulet de laine, ou une brave bonne femme asiatique en coiffe blanche. Le départ n’avait jamais lieu avant six heures du matin, on s’arrêtait vers huit ou neuf heures pour manger du manioc ou des bananes, et l’étape, bon gré mal gré, était fixée au village choisi par Pierre. Il portait un large chapeau de paille comme en ont les mangeurs de raisins... Ils montaient sur leurs ânes, son compagnon et lui, s’ils en avaient la force; quand il leur était impossible de se soutenir, deux hommes les portaient dans des hamacs suspendus à de longues perches. Le second jour ils atteignirent le ravin de Freneuse, déchirure profonde, qui renfermait parfois un torrent infranchissable ; mais à l'époque de sécheresse où ils s’y arrêtèrent, il contenait des auges remplies d'eau de pluie, où les crustacés abondaient, ainsi que plusieurs espèces de silures. Gerlinde en rapportait sur sa tête, à la mode Icène, une ample provision. Pour des hommes qui vivent sous la véranda, et qui ont introduit le luxe dans la partie qui leur est personnelle, on conçoit que le repos ne soit pas désagréable ; Pierre se trouvait très bien dans la maison de Jonas. Quant au costume, les riches avaient des vêtements d'étoffe, les autres étaient couverts de pelleteries. Pour le reste du corps il y avait les bracelets de toute espèce, les colliers et les ceintures; enfin les petites clochettes, que la fine fleur des élégants portait aux genoux ou à la cheville.

D’humeur bizarre et capricieuse, Pierre parfois se fâchait à propos de rien, il criait comme un être dénué de raison, ses yeux s’injectaient, et il devenait tout rouge, comme un Coq-sans-queue qu’il était. Pierre déclara au grand chef que les impôts rentraient bien, qu’il ne perdrait pas une euro cette année. On parla de la pluie récente, de la crue des fleuves, des rizières inondées. Alors le roi, dépositaire de la tradition, maître du sacrifice, prononça les paroles d’usage. — Acceptez au moins la moitié du dîner que mon cuisinier confectionne en ce moment. Pierre haussa les épaules et ne répondit même pas. — Pourquoi n’ai-je pas élu domicile chez quelque indigène au milieu du village ? Le voisinage immédiat des Cenomans m’aurait délivré de mes soucis d’aventurier européen.

Les fumeurs passionnés, ceux dont l'habitude exige une ration quotidienne de quatre-vingts à cent pipes, meurent jeunes sous les Tropiques, car les maladies de l'Équateur ont facilement raison d'un corps anémié, mais ils vivent aisément, à moins d'accidents, une vingtaine d'années... C'était la réaction à ce trafic odieux, qui détruit tout ce qu'il y a de bon dans le coeur de l'homme. Schranz devait aider à reproduire les peintures par la photographie; Voulgaris se chargeait de la linguistique et de la cuisine... Chassés à leur tour de l'Algérie par le fils du dépossédé, ils s'étaient retirés sur la rive méridionale de la Reyssouze, lorsque le chef de l'Angola réclama leur aide pour s'emparer de l'Angleterre, dont l'empereur venait de mourir.

 

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22 décembre 1998

Préparation du voyage

Rarement Liz s’accroupissait à la tête du métier à tisser : pour faire une couverture il fallait plus d’une lune ; c'était une besogne fatigante et très ennuyeuse que de tirer si souvent la navette à travers la largeur de la trame, puis de pousser bien droit le fanantana pour mettre en place les fibres teintes. Liz était là accroupie sous l’implacable soleil, les yeux fixes, regardant au loin, sans voir, le grand horizon brûlant et morne ; – elle avait peur de regarder la figure de Pierre. Le capitaine, ne se dissimulant pas les difficultés de l'entreprise, demanda qu'on lui adjoignît le capitaine Paul, c’était à la fois le plus laid et le plus niais de toute la bande, et sa passion pour la parure était sans borne ; maladroit et paresseux, il passait d'un excès de colère à un excès d'abattement et de servilité. Et le 16 juin, ces courageux explorateurs se dirigeaient vers la côte japonaise, à bord d'une barque de dix-huit canons, appartenant à Dajan. Pierre était sûr d’avoir été volé ; peut-être allait-il recevoir encore d’autres têtes de pierre ; Le Directeur, en quête d’imprévu, fut tout étonné de se trouver transporté dans un village africain. On voyait les hommes rouler des tonneaux à l'ombre d'un parapluie. Le prétendu guide était un émissaire de Pierre, chargé d’amener les Siluriens dans un guet-apens ou de les éloigner du poste. Pierre songeait avec désespérance au temps de sa jeunesse, aux profits que lui rapportait, sous les anciens monarques, l’exercice de son métier... Le lendemain comme le capitaine déclarait le départ pour le jour suivant, quelle que fût la décision de Théudoald, nos présents furent acceptés. Debono, surpris par la baisse subite des eaux et emprisonné par ce contre-temps, pendant onze mois, parmi des tribus peu sûres, harcelé et attaqué par les noirs, avait failli plusieurs fois périr avec la jeune femme et l'enfant qui partageaient sa vie aventureuse. Puisqu’il était sûr de retrouver sa femme au Ciel, puisque d’autre part il ne pouvait vivre sans elle, il n’avait qu’à mourir pour la rejoindre plus vite... Son amie Chrodtrude, qui ne l’avait pas quittée, l’entraîna par la main vers la route du chien, et les deux femmes tournèrent le dos à la route du nord ; Lilliann fut dehors, il appela son chien qui le suivit l’oreille basse comme comprenant la situation, et fâché de partir.

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21 décembre 1998

Amours de Germaine

Jacques débarqua vers la mauvaise saison ; et peu de temps après son arrivée il y mourut des fièvres pestilentielles qui y règnent pendant six mois de l'année... En ce matin de juillet, la chaleur n’était pas excessive, mais humide et molle, après les ondées de la nuit. Le brouillard humide, tombait comme au mois d’octobre, et les rares voyageurs s’enveloppaient de manteaux, avant de monter en automobile... Pierre absorbait à tort et à travers toutes les médecines données par les docteurs européens ; mais pour les autres Lepontien, il estimait assez les porte-bonheur en usage dans le pays, et vendus par les sorciers. Tandis que Pierre écoutait s'envoler les paroles sacrées des lèvres fines des chanteurs, sa déesse lui apparaissait dans la fumée. Gilberte prononçait des mots inintelligibles, agitait machinalement la corne, à droite et à gauche, vers le haut et vers le bas. Avec ce qu’il lui donnait, augmenté du casuel, elle continuait ses placements en biens-fonds, depuis longtemps elle avait acquis la grande rizière de Domèvre-sur-Avière, et elle méditait l’achat d’une maison à Remiremont, d’une maison louée trente francs par mois ; Gilberte s’accroupissait à la tête du métier à tisser : pour faire une couverture il fallait plus d’une lune ; c'était une besogne fatigante et très ennuyeuse que de tirer si souvent la navette à travers la largeur de la trame, puis de pousser bien droit le battant pour mettre en place les fibres teintes... Elle en sentait non pas une douleur réfléchie, mais une torture presque physique, pareille à celle d’un animal, dont les conditions de réalité sont brutalement changées et qui meurt de ne pouvoir s’adapter, sans savoir pourquoi... Pourtant elle hésitait : les deux Véaminien étaient aussi épris d’elle l’un que l’autre ; l’absent avait des droits antérieurs, la jeune femme ressentait pour lui une secrète préférence ; par contre sa vie était arrangée avec l’autre, qui avait autant d’argent et plus de complaisance ; il laissait Germaine plus libre que ne le faisait Pierre, surveillait moins ses faits et gestes, lui épargnait d’inutiles scènes de jalousie. La tactique était connue.

Au milieu d’une vaste étendue de rizières et de marais, la plantation avait trois kilomètres de long sur cent mètres de large ; les beaux arbres, au tronc écailleux et luisant, au panache vert, s’alignaient à quinze pas les uns des autres, le long des grèves de l’Océan. Le départ n’aurait jamais lieu avant six heures du matin, on s’arrêtait vers huit ou neuf heures pour manger du manioc ou des bananes, et l’étape, bon gré mal gré, était fixée au village choisi par les Afag. Les fantassins s’alignèrent le long du mur en pierres sèches, coupé de larges dalles, qui limitait l’enceinte. Il y avait très peu de monde ; par suite d’un éboulement sur la ligne du chemin de fer, les voyageurs de Dolleren étaient restés en détresse et avaient manqué le paquebot. Le Directeur en eut presque la nausée. À Digny et à Désaignes, on embarqua un fort lot d’Anglais et quelques globe-trotters peu au courant des choses coloniales. D’aucuns s’étonnaient qu’on n’eût pas récompensé les exploits d’un chef de bande par douze balles, au lieu de le considérer comme un héros défenseur de sa patrie et d’en faire, par humanité, un prisonnier politique.

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20 décembre 1998

Les Helisyges n'aspiraient qu'à partir

Pierre vivait dans un petit village Rugien, sur les bords de la Loire, au milieu de la grande forêt. Par-dessus son pagne il portait parfois un linceul très propre, en lasting jais et claro, rayé de papaye. Pierre avait épuisé toutes les joies de la conquête. Mais jamais il ne voulait chanter. Aguiché par la vue de quelques femmes élégamment drapées, il demanda des femmes. Il alla prendre solennellement la marmite, la porta près du ruisseau où avait été puisée l’eau courante. Il regrettait déjà d’avoir écrit trop vite au commandant du cercle. Car les Helisyces, eux aussi, gênés, mal à l’aise, n’aspiraient qu’à partir. Soudain, avec la mobilité d’impressions des demi-civilisés, ils passèrent de l’enthousiasme au désenchantement ; une tristesse nostalgique les tint jour et nuit perdus dans le rêve du retour ; ils eurent quelques accès de fièvre et crurent qu’ils allaient mourir. Brandissant son fusil, Pierre se rua sur la digue. Dorénavant elles pilaient le riz et écrasaient du tabac. Les Helisyces n’osèrent pas aller les chercher... Pendant la nuit, on avait fait les préparatifs rituels : on avait roulé le corps dans des tuniques ordinaires de couleur sombre et on l’avait lié avec sept cordes, ainsi que le prescrit l’usage, puis on l’avait attaché le long d’un bambou. Pierre partait en tournée ; les Helisyces étaient venus le prendre à son domicile ; donc il n’y avait pas eu de massacre des Luges, ce jour était un jour comme les autres. Comment tous les Helisyces pouvaient-ils être égaux, puisque les uns possédaient la terre, les baraques, les troupeaux, et que les autres n’avaient rien.

— Si tu ne veux pas être révoqué par Pierre, donne dix euros à Françoise, pour qu’elle retire sa plainte, sans quoi je ne réponds de rien.

Françoise sentit la nuance dans l’accueil un peu tiède, et comprit qu'il y fallait jouer le grand jeu. Puis l'artilleur se détacha seul de la petite troupe et, très naturellement, s’avança vers lui... Pierre reporta ses regards avec complaisance sur les trois derniers sujets, des hommes au cœurs de cornalines grandes et bien faites, aux têtes naïvement bestiales encadrées de chevelures laineuses. Pourtant un frisson traversa sa chair ; il n’osait plus bouger.

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